|
Interview
S’engager pour vivre autrement
Fondateur du cabinet de conseil BeCitizen, Maximilien Rouer est spécialiste des questions de développement durable.
Chargé de cours à HEC, il consacre l’essentiel de son temps libre à militer pour sensibiliser ses concitoyens aux défis de la société.
Le Lien, la revue des responsables du Mouvement : Comment en es-tu venu à t’intéresser aux questions de développement ?
Maximilien Rouer : Je ne sais pas répondre à cette question mais je me la pose souvent. Par curiosité certainement, par réaction aux discours catastrophistes ou lénifiants, par goût de la science et de la « nature »… et enfin, par plaisir : l’enjeu politique du 21e siècle se situe clairement autour de ces sujets environnementaux. L’homme a cessé d’être en vacances, il va devoir se mettre à travailler. Après des années d’orgies, beaucoup risquent de se réveiller avec la gueule de bois !
Avec tout le remue-ménage que l’on fait autour du changement climatique, où en est-on ?
Présent à l’origine de la terre, le dioxyde de carbone (CO2) a progressivement été stocké par les plantes. Sous forme fossilisée, on le retrouve dans le charbon, le pétrole et le gaz. En seulement 150 ans, l’industrie a ainsi relâché dans l’atmosphère du CO2 stocké pendant plusieurs millions d’années.
Quand on sait que les émissions de gaz restent présentes dans l’atmosphère pendant 100 ans, on comprend mieux la brutale augmentation des taux de ces émissions. On estime que celle-ci est à l’origine du réchauffement moyen de 1°C à la surface de la terre et de la montée du niveau de la mer de 20 cm. Et cela ne fait que commencer…
Malgré quelques efforts réels de limitation des pays membres du protocole de Kyoto, la consommation d’énergie pour la seule année 2005 fut équivalente à celle émise en 10 ans, entre 1950 et 1960.
Comment peut-on imaginer notre avenir ?
On peut imaginer trois scenarii possibles. Dans le premier cas, notre société continue à être organisée sur la base d’une économie de marché et à évoluer au rythme de réformes progressives. Cependant, ce modèle est en danger.
Aujourd’hui, la télévision et internet permettent aux populations les plus démunies de connaître notre mode de vie. Les inégalités sont visibles et les exclus le supportent de moins en moins, devenant alors une force politique. Si aucune solution alternative ne leur est proposée, le monde risque très vite de tourner au chaos. Les privilégiés se réfugieront dans des forteresses ultra-protégées et les rapports sociaux tourneront à des rapports de force encore plus violents.
Si on ne se projette pas dans l’avenir en changeant radicalement notre façon de vivre ensemble, on court à la catastrophe. Seules de profondes réformes pourraient nous permettre de vivre tous ensemble dans le respect de notre environnement.
Ce nouveau modèle de société reposerait sur une gestion collective des ressources naturelles et de nouveaux processus de décision permettant à chacun de participer au progrès.
Pourra-t-on préserver notre mode de vie ?
Comment imaginer une nouvelle société sans tomber dans la décroissance et renoncer aux biens essentiels qui font notre qualité de vie ? Notre modèle actuel de développement conçoit la croissance économique comme une consommation proportionnelle d’énergie. Un modèle de développement durable consisterait en l’utilisation un peu plus efficace des ressources. Mais ce modèle, qui repose essentiellement sur des économies de ressources et d’énergie, est sans avenir, car insuffisant, si l’on veut que toute l’humanité puisse profiter du progrès.
Au contraire, une économie dite positive préserve la création de biens nécessaires à notre mode de vie tout en produisant des ressources au lieu d’en consommer. Ainsi, si une maison traditionnelle consomme en moyenne 250 kWh/an/m2, certaines maisons suisses n’en consomment que 15 grâce à une meilleure isolation et une construction avec des matériaux peu polluants.
En Californie, il existe un programme pour bâtir des maisons « positives » qui génèrent de l’énergie au lieu d’en consommer. Celle-ci sera par d’autres, via le réseau d’électricité. On reproduit Internet pour l’énergie… Un raisonnement identique peut être appliqué en matière d’agriculture.
Pourquoi est-ce si difficile de faire évoluer les mentalités ?
Les hommes sont dotés de cerveaux de chasseur cueilleur. Nous pensons avoir évolué depuis l’époque où nous chassions le mammouth. Mais, nous mettons beaucoup de temps à nous apercevoir des changements, d’autant que notre environnement proche évolue peu. Pourtant, en voyageant, on peut déjà observer les effets du changement climatique.
Le réchauffement des températures, et le déficit d’eau qui en découle, prive déjà de moyens de subsistance les habitants de nombreuses régions. Par exemple, la production du « grenier à blé » marocain a violement chuté depuis dix ans, générant des migrations. Le Haut Commissariat aux Réfugiés évalue ainsi à 150 millions le nombre de « réfugiés climatiques » entre 2010 et 2040, soit trois fois plus que depuis 1945.
Le changement climatique n’est déjà plus seulement un problème environnemental ; il est en train de devenir un problème social…
Quelle peut être l’action d’une association comme la nôtre ?
Je connais mal le monde du scoutisme, mais il me semble que vous avez une fonction essentielle à jouer pour vous préparer à cette adaptation, et inciter les gens autour de vous à évoluer vers un mode de vie plus respectueux des ressources.
Propos recueillis par Théo Lacroix pour la revue des responsables, Le Lien

|